Le progrès technologique, et notamment celui de l’IA, va-t-il changer la nature du progrès humain ?

« La forte érosion du lien entre développement économique et progrès humain interroge sur ce que nous souhaitons réellement valoriser dans notre économie »[1]

Ceci est une note de travail rédigée à l’origine dans le cadre de nos travaux à la Société Française de Prospective (SFdP) et qu’il me semble utile de proposer à la discussion.

Il faut remettre les progrès technologiques dans la perspective plus large du progrès humain

Le progrès humain est distinct du concept d’innovation. Ce dernier est le plus souvent technique et est en général considéré comme neutre quant à ses effets (bien que ses usages ne le soient pas, mais n’entrons pas dans ce débat). Le progrès humain suppose une considération pour ce qui est l’homme et l’homme en société et donc pour les valeurs autour de ce qu’est l’humanité, la société, les rapports entre l’homme et la nature. L’interrogation est alors de savoir si l’innovation ou les progrès techniques servent ou non le progrès humain.

Le concept de progrès humain est aussi distinct du concept de croissance même si quasiment tout le XXème siècle a largement confondu les deux. Keynes lui-même en 1930 valorisait la croissance comme moteur de progrès. Comme le souligne Eloi Laurent « Nous sommes passés en un peu plus d’un siècle du progrès à la croissance, qui n’est que l’illusion du progrès »[2]. Aujourd’hui encore il est quasi dogmatique pour certains de confondre ces différentes notions. C’est le cas de ceux qui n’ont pas encore réalisé que la croissance du PIB n’est pas un indicateur de progrès humain. C’est le cas aussi des visionnaires techno-solutionnistes. Ce qui se passe avec l’IA est édifiant.

L’IA est une technologie aux multiples bénéfices, et aux multiples externalités résultant de ces bénéfices, mais c’est surtout souvent une « technologie de l’esprit » dans le sens où elle est une technologie qui impacte notre rapport au monde, notre rapport aux autres, notre rapport à la société et à son fonctionnement. En ce sens elle réinvente, ou nous force à réinventer notre rapport concret aux interactions dans ce monde, principalement en les digitalisant.

L’IA est donc un élément à considérer dans l’analyse de l’évolution du progrès humain, voire dans l’analyse de ce qu’est l’intelligence comme le fait Daniel Andler[3] mais cela dépasse notre propos.

La notion de progrès humain n’est pas codifiée, elle est « située » dans des « bulles » selon son contexte géographique et l’histoire

Notre vision européenne est probablement biaisée car fortement influencée par le siècle des Lumières, le christianisme, et, depuis le XVIIIème siècle, par le progrès scientifique et technique (le julesvernisme est une première confusion entre les progrès technologiques et les progrès de l’humanité). En Europe nous considérons souvent que le progrès, principalement technologique, doit être mis au service d’une notion humaniste et sociale, d’égalité, de protection des droits de la personne humaine et donc au service d’un certain « progrès humain ».

Aux États-Unis, aujourd’hui en particulier, le progrès technologique est au service de la libre entreprise et du capitalisme (probablement sous l’influence idéologique de Ayn Rand comme dans « La Grève »[4] ?) sans une grande considération des enjeux environnementaux ou sociaux. 

En Chine, le progrès technique doit être mis au service de la stabilité de l’État et du progrès pour le bien-être du peuple. Une vision Saint-Simoniste qui inclut désormais de façon croissante le respect de l’environnement dans les limites d’une croissance économique nécessaire pour que le bien-être matériel fasse justement partie du progrès social et humain tel que conçu par les autorités, dont la tâche est justement de permettre un certain progrès social.

Sur le plan historique, le progrès humain n’a pas toujours répondu, et dans toutes ces régions, aux définitions qu’on lui donnerait actuellement. L’effondrement environnemental par exemple n’est vraiment apparu comme un facteur détériorant le progrès humain (notamment à travers la dégradation de la nature et donc des conditions de vie) que tard et très progressivement au cours du XXème siècle.

Le concept de progrès humain a même été utilisé dans le passé pour justifier la colonisation (censée apporter la civilisation), voire pour l’esclavage. La conférence de Valladolid est probablement la première illustration d’une réflexion sur le sujet de « qui » est concerné par le progrès humain.

Le progrès humain est donc aussi intrinsèquement relatif à une certaine vision éthique qu’il nous faut définir si on veut travailler sur son évolution. Cette vision éthique n’est pas homogène. Et l’IA nous amène à soulever de nombreuses questions éthiques.

Le concept de progrès humain, par nature évolutif et divers, est impacté par plusieurs forces qui l’influencent en continu

1 -L’effondrement environnemental. 

Il doit faire sortir nos réflexions humaines de l’ethnocentrisme étroit où il est encore trop souvent aujourd’hui pour intégrer le progrès humain dans un écosystème plus vaste incluant la nature et les générations futures. Le progrès humain doit devenir écosystémique. En étant anthropocentrique il oublie la planète, la biodiversité, et parfois les humains à venir. L’effondrement environnemental installera tôt ou tard frugalité et respect de la nature comme éléments de progrès. La prise en compte des limites planétaires deviendra inévitablement une mesure du progrès humain. 

2- Les progrès techniques et scientifiques

Ces progrès, comme ceux de l’IA, mais aussi ceux de la biologie, des neurosciences ou encore des géotechnologies, permettent de modifier l’homme, sa relation au travail, aux valeurs et même de modifier la nature. 

Trois forces particulières impliquées par les progrès techniques et scientifiques sont importantes en ce début du XXIème siècle quant à leur rapport au progrès humain : 

  • La maitrise de la data car elle est la base, la source de toutes les disciplines ; la maitrise de la data pourra être au service du meilleur ou du pire ;
  • La maitrise du numérique, c’est-à-dire du code, car il est le moyen de codifier et de communiquer ; il peut être envisagé comme un moyen pour améliorer le bien-être des humains et permettre un progrès, ou pas.
  • La maitrise de l’IA car avec ses algorithmes elle peut interpréter, conditionner, appuyer, aider l’esprit humain ou le manipuler. La maitrise de l’IA peut être vue comme un moyen d’améliorer le confort de la vie et le progrès humain, ou comme une emprise et une aliénation sur l’esprit humain[5], ou encore comme un moyen supplémentaire de frauder et pervertir la société. L’IA couvre toutes les disciplines et en ce sens elle concerne tous les progrès scientifiques à venir, donc toutes les questions sur le progrès humain.

Les progrès techniques et scientifiques vont de plus en plus contester des notions aussi fondamentales dans la vie humaine et animale que le genre, la maladie, la normalité, la parentalité, etc., et vont promouvoir « l’augmentation » (par l’IA ou par la génétique ou par les neurosciences) comme facteur de progrès, comme le firent la médecine, les vaccins, etc., au XIXème et au XXème siècle, mais de façon plus ample notamment à travers les progrès de la génétique. La notion de progrès humain va probablement se modeler à nouveau.

3- L’évolution géopolitique 

Elle influence les peuples, renforce les émotions et génère des interactions de plus en plus importantes entre les bulles de définition du progrès. 

La montée de l’extrême droite et des idées illibérales est un phénomène géopolitique amenant des notions distinctes de progrès humains d’une zone à l’autre. La croyance en la loi du plus fort, ou encore celle en la supériorité de l’identité des uns sur celle des autres, n’étaient jusqu’à présent pas vraiment des valeurs humanistes européennes.

L’influence du capitalisme américain sur le fonctionnement des capitalismes européens y a généré parfois des positions de la part des entreprises très éloignées des valeurs humaines de l’époque des lumières, notamment en installant le devoir fiduciaire au cœur de la gouvernance. Les débats et les contestations sur les réglementations environnementales en Europe, qui relaient l’idéologie américaine en les prétendant contraires à l’innovation et à son culte (l’innovation y est vue comme le « progrès »), en sont un exemple. Le progrès humain n’y est pas en soi un concept important.

Les réseaux sociaux et les outils numériques, par leur homogénéité quasi mondiale et leur diffusion, influencent et manipulent les peuples et leurs émotions. 

La notion de « progrès humain » n’est donc pas partagée par tous et notamment pas en géopolitique. On pourrait s’interroger sur de possibles recouvrements et sur les distances qui séparent (ou non des différences pour paraphraser François Jullien), ceux-ci permettraient le dialogue. On devra surtout s’interroger sur le rôle que pourra jouer l’IA sur ces transferts ou ces ruptures de valeurs.

Les impacts de ces forces sur les externalités sont en fait au cœur de la réflexion qu’il nous faut avoir sur le progrès humain

Trois exemples : 

  • Les progrès chimiques intensifs en agriculture, nécessaires pour nourrir le monde quand il est passé de 1,7 milliard d’individus en 1900 à 8 milliards aujourd’hui n’ont plus le même sens dans un monde à la population relativement stable (au pire 10 milliards à la fin du siècle) et surtout vieillissante et alors que se produit un changement climatique inexorable. Le progrès humain et les progrès de l’agriculture font face ensemble aujourd’hui à un enjeu de nourriture pour le monde (moins crucial qu’au XXème siècle), un enjeu de santé publique (devenant bientôt politique) et un enjeu de pollution pour les hommes et pour la planète (devenant essentiel quand les limites planétaires sont franchies). Les externalités du progrès agricole sont un recul du progrès humain.
  • Le développement des technologies ne doit pas être déconnecté des externalités qu’elles apportent comme la montée des inégalités, les pollutions, le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité.
  • Enfin la notion de progrès humain va devoir prendre en compte les limites de la flexibilité cognitive chez les humains. On voit déjà que l’»esprit humain » devient un enjeu de débats. L’externalité qu’est l’impact sur l’esprit humain est, au sens propre, fondamentale.

Derrière les définitions factuelles du progrès humain et ses enjeux dans les différents contextes, il faut s’interroger sur les projets politiques et sociétaux inhérents à ces contextes et donc sur les bonnes questions à se poser notamment quant aux liens entre l’IA et le progrès humain.

  • Au service de qui, volontairement ou inconsciemment de la part des acteurs, l’IA est-elle mise ? (Attention il ne s’agit pas ici d’anthropologiser l’IA, elle n’a pas de volonté propre mais de comprendre qui elle sert… et donc qui elle dessert quand c’est le cas). Cela a-t-il des conséquences sur le progrès humain ? Sur l’évolution de la morale et de l’éthique ?
  • Comment l’IA va-t-elle influencer les différentes composantes impactant le progrès humain ? Les forces définies ci-dessus sont toutes impactées par le progrès technique qu’est l’IA, souvent de façon violente comme dans le domaine de la santé mentale par exemple.
  • L’esprit humain va-t-il être impacté ? Comment vont évoluer la communication, le savoir, les connaissances, la liberté, l’autonomie de pensée, la créativité, l’autonomie, son développement ?
  • Comment va évoluer la relation entre l’IA et le travail humain, notamment dans le labeur (travail nécessaire à la vie), et dans la créativité (travail essentiel pour les progrès intellectuels et techniques) ?
  • Quel impact aura l’IA sur la relation concrète homme-machine à la fois comme homme-œuvreur et comme homme-utilisateur ? (On voit déjà que le numérique a formaté nos interactions sociales, l’IA ira probablement plus loin).
  • Comment va évoluer le développement scientifique avec l’IA ?  Quand elle est un outil, jusqu’où bouleverse-t-elle le travail scientifique en profondeur et en vitesse ?
  • Quel impact aura l’IA sur la vie sociale, notamment sur le travail collaboratif et l’intelligence collective ? Comment l’IA va-t-elle se glisser dans le travail humain, dans les notions de responsabilité, d’autorité, dans celles de créativité, dans celle de provocation créatrice ? Aura-t-elle un impact sur la notion de vérité, de croyance ?
  • Pourra-t-elle avoir un impact sur la spiritualité et les religions ?

Les penseurs, les citoyens, vont se pencher sur ces questions, ces impacts potentiels, en se distançant au mieux des bruits ambiants, des croyances qui déjà se manifestent autour de l’IA. La Société Française de Prospective, parmi d’autres, a lancé plusieurs activités de recherche sur ces sujets, espérons que ces efforts fassent avancer la pensée et permettent à un progrès humain acceptable de se définir dans ce nouvel environnement.


[1] Sénat, rapport de la délégation à la prospective, L’évolution Des Valeurs Dans Le Champ Économique À L’horizon 2050 Rapport Thématique # 1Éric Dumoulin, Vanina Paoli-Gagin et Stéphane Sautarel, rapporteurs

[2] Eloi Laurent, Notre bonne fortune : Repenser la prospérité, PUF, 2017

[3] Intelligence artificielle, intelligence humaine, Daniel Andler, Gallimard 2023

[4] Ayn Rand, La grève / Atlas shrugged/ 1957

[5] Au sens de Mark Hunyadi dans sa Proposition Pour Une Déclaration Universelle Des Droits De L’esprit Humain, PUF, 2026